• Rebecca Domergue

Intelligence + émotions = intelligence émotionnelle?

"À notre degré d’intelligence, la sensibilité reprend ses droits. Je suis le seul à être capable d’émotion." Amélie Nothomb, Péplum


Mayer et Salovey proposent dans les années 90 une définition de l’intelligence émotionnelle qui regroupe l’habileté à percevoir et exprimer des émotions, à comprendre et à raisonner avec les émotions, à les intégrer pour faciliter la pensée et à réguler des situations émotionnelles chez soi et les autres en y répondant d’une façon adaptée. Bien que parfois appelée intelligence sociale et/ou personnelle, c’est l’émotion qui est jeu et donc en lien avec l’hypersensibilité émotionnelle. Certains vivent mieux que d’autres cette hyperémotivité grâce à une forme d’intelligence qui nous allons tenter de comprendre, tout en cherchant ce que l’on peut tirer d’intéressant de cette amplification de l’existant.



Sur l'intelligence


Le mot intelligence génère souvent une réaction sémantique (donc une émotion), selon que le sujet croit être concerné ou pas. On est tenté de croire que l’intelligence est une forme de « bon sens », c’est-à-dire une faculté saine de jugement ; le problème étant que le bon sens pour moi n’est pas forcément le même que pour vous. Si les hypersensibles doutent en général de leur intelligence, ils ont tout ce qu’il faut pour être émotionnellement intelligent. Pour les en persuader, le coach peut les amener à un peu d’autoréflexivité, en jouant sur la multiordinalité du mot selon les représentations qu’ils en ont : l’intelligence est assimilée à la raison quand on la définit comme l’ensemble des fonctions mentales ayant pour objet la connaissance rationnelle. L’intelligence émotionnelle serait donc la connaissance des émotions et/ou la raison appliquée à ces émotions. Mais elle est aussi définie comme la faculté de connaître, comprendre et s’adapter.


L’hypersensibilité implique des émotions et sensations à vif, et au-delà d’un certain seuil de QI (douance) on en parle comme d’une caractéristique d’êtres intelligents. On aurait ici l’intelligence comme une forme de sensibilité, auquel cas intelligence émotionnelle ressemblerait à sensibilité émotionnelle, proche du pléonasme. Ce qui m’intéresse dans cette idée, c’est qu’elle offre au moins deux accès à la capacité de connaître et comprendre : via l’intellect d’une part, et/ou le ressenti (un combo de sensoriel et d’émotionnel) d’autre part.


J’ai appris le piano en lisant des partitions. Mais quand je joue, je sens certains rythmes dans mes mains. Je peux dérouler des accords à l’oreille et les oublier dès lors que je me mets à réfléchir à ce que je suis en train de jouer. Dans les milieux culturels, on parle de démocratisation culturelle (ou méthode Malraux : apprendre le solfège) et de démocratie culturelle (ou éducation populaire : les gens doivent faire, c’est-à-dire toucher et sentir le piano pour comprendre). Cela m’évoque les concepts de pédagogie déductive ou inductive, c’est-à-dire basée sur des règles ou sur l’expérimentation, et en philosophie le monde des idées de Platon contre l’empirisme d’Aristote pour qui rien n’est dans l’esprit qui n’ait été auparavant dans les sens. En matière d’apprentissage, je table donc sur une coopération de ces deux accès au savoir. Mais le QI comme vitesse de traitement d’informations peut-il être un indicateur de cette forme d’intelligence par le ressenti ?



Des intelligences et des émotions


Chez les psychologues chercheurs qui ont creusé le sujet, l’intelligence est mise au pluriel. Il existe plusieurs intelligences que j’assimile à des talents pour Gardner (verbale, logico-mathématique, spatiale, kinesthésique, naturaliste, musicale, intrapersonnelle et interpersonnelle ou sociale), et à une triade d’intelligences (pratique, analytique et créative) pour Sternberg. Il existe aussi une intelligence culturelle qui serait la sensibilité d’une personne à des normes culturelles différentes des siennes, l’immersion dans d’autres cultures stimulant l’ouverture d’esprit. On retrouve l’idée d’intelligence comme sensibilité, ou ressenti. Peut-être un jour verra-t-on apparaître une intelligence Universelle pour ceux qui seront à l’aise en voyage dans l’Univers !


Remarquons aussi avec quelle dextérité l’intelligence artificielle apprend d’elle-même via des algorithmes par renforcement (je pense à la créativité d’AlphaZero qui table sur la mobilité plutôt que sur la valeur des pièces aux échecs, voir la vidéo[1] de Science Étonnante sur le sujet). Le terme intelligence relève ici de puissants calculateurs, donc d’une rapidité de traitement, un peu comme le QI.


Pour pallier le problème du terme intelligence qui embête les hypersensibles, on pourrait utiliser une expression synonyme d’intelligence émotionnelle comme la pensée réflexive ; la compétence réflexive étant la capacité à marquer une pause pour analyser ce que nous dit notre instinct et fonder nos décisions à la fois sur nos intuitions et sur nos analyses. En tout cas ce dont on parle ne doit pas s’opposer à ce que l’on ressent. Comme l’affirme le sociologue et philosophe Edgar Morin [2], « il y a une relation étroite entre l’intelligence et l’affectivité : la faculté de raisonner peut-être diminuée, voire détruite, par un déficit d’émotion ; l’affaiblissement de la capacité à réagir émotionnellement peut être même à la source de comportements irrationnels. »


Personnellement, j’adhère à la vision du journaliste scientifique David Robson (2020) qui défend l’idée de sagesse empirique. Il établit que l’intelligence du haut QI peut rendre idiot (disons irrationnel), en convoquant des arguments pour justifier ses idées et repousser les arguments contraires. En cause : un bouquet de biais cognitifs. Il démontre qu’une personne qui pratique l’autocritique peut avoir l’avantage sur une autre plus intelligente si cette dernière n’est pas capable de remettre en question ses croyances à forte charge émotionnelle. « Il existe des parades contre le piège de l’intelligence en dehors de la réflexion cognitive : la modestie intellectuelle, l’ouverture d’esprit consciemment cultivée, la curiosité, la conscience émotionnelle fine et un état d’esprit évolutif. »


Finalement ce ne sont pas tant les capacités intellectuelles qui comptent que l’usage qu’on en fait, puisque cette forme d’intelligence-là consiste en partie à… retenir et modérer son intelligence !

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[1] Une intelligence artificielle peut-elle être créative ? Vidéo disponible sur youtube [2] Edgar Morin (2000), Les 7 savoirs nécessaires à l’éducation du futur, Seuil


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